26.11.09

23.11.09

















Le passager
de Franz Kafka

(traduction lettresdemoscou)

Je me tiens sur la plate-forme du tramway et suis dans une totale incertitude quant à ma place dans ce monde, dans cette ville, dans ma famille. Même succintement, je serais incapable d’indiquer les prétentions que je pourrais avec raison émettre dans un sens ou dans un autre. Je ne peux pas expliquer pourquoi je me trouve sur cette plate-forme, me tiens à cette poignée, me laisse transporter par cette voiture, pourquoi des gens descendent ou continuent calmement leur route ou bien s’attardent devant les vitrines. Personne, d’ailleurs, ne l’exige de moi, mais cela ne change rien.

Le tramway se rapproche d’un arrêt, une jeune fille se place devant les marches, prête pour la descente. Elle m’apparait si nettement que je crois l’avoir touchée. Elle est vêtue de noir, les plis de sa robe ne remuent presque pas, la blouse serrée avec un col de petites mailles de dentelle blanche, la main gauche à plat contre la paroi et le parapluie, dans sa main droite, contre la marche du haut. Elle a le teint foncé, son nez, dont les côtés sont un peu pincés, s’élargit et s’arrondit au bout. Elle a une grande chevelure brune avec des mèches rebelles sur la tempe droite.
Et, bien que celle-ci soit petite et plaquée, je peux voir, car je suis très près, tout l’intérieur de son oreille droite ainsi que l’ombre à la racine.
Et je me demandai alors : comment se fait-il qu’elle ne s’étonne pas d’elle-même, qu’elle garde la bouche close et rien de semblable ne dise ?


©2010.Deyveaux



Der Fahrgast

Ich stehe auf der Plattform des elektrischen Wagens und bin vollstaendig unsicher in Ruecksicht meiner Stellung in dieser Welt,in dieser Stadt,in meiner Familie.Auch nicht beilaeufig koennte ich angeben,welche Ansprueche ich in irgendeiner Richtung mit Recht vorbringen koennte.Ich kann es gar nicht verteidigen,dass ich auf dieser Plattform stehe,mich an dieser Schlingue halte,von diesem Wagen mich tragen lasse,dass Leute dem Wagen ausweichen oder still gehn oder vor den Schaufenster ruhn.-Niemand verlangt es ja von mir,aber das ist gleichgueltig.

Der Wagen naehert sich einer Haltestelle,ein Maedchen stellt sich nahe den Stufen,zum Aussteigen bereit.Sie erschient mir so deutlich,als ob ich sie betastet haette.Sie ist schwarz gekleidet,die Rockfalten bewegen sich fast nicht,die Bluse ist knapp und hat einen Kragen aus weisser kleinmashiger Spitze,die linke hand haelt sich flach an die Wand,der Schirm in ihrer Rechten steht auf der zweitobersten Stufe.Ihr Gesicht ist braun,die Nase,an den Seiten schwach gepresst,schliesst rund und breit ab.Sie hat viel braunes Haar und verwehte Haerchen an der rechten Schlaefe.Ihr kleines Ohr liegt eng an,doch sehe ich,da ich nahe stehe,den ganzen Ruecken der rechten Ohrmuschel und den Schatten an der Wurzel.
Ich fragte mich damals : Wieso kommt es,dass sie nicht ueber sich verwundert ist,dass sie den Mund geschlossen haelt und nichts dergleichen sagt ?

1913.

6.11.09





1.11.09





Ossip Mandelstam,1910


Cruel est le XVème siècle pour les destins individuels. De bien des gens sobres et rangés, il fit autant de Job murmurant contre l'injustice de Dieu du fond de leurs geôles nauséabondes. C'est ainsi que l'on voit naître un genre spécial de poésie des prisons empreintes de sévérité et d'amertumes bibliques pour autant que celles-ci fussent accessibles à l'âme romane si courtoise. De ce choeur de détenus, la voix de Villon se détache nettement. Sa rébellion ressemble davantage à un procès qu'à une sédition. Il réussit à incarner à la fois le défenseur et le plaignant. Vis-à-vis de lui-même, Villon ne franchit jamais certaines bornes d'intimité. Il n'est ni plus tendre, ni plus attentif, ni plus soucieux de lui-même qu'un bon avocat à l'égard de son client. L'apitoiement sur lui-même est un sentiment parasite, néfaste pour l'organisme et pour l'âme. Mais l'aride pitié de la justice que Villon s'autorise est, dans son cas, source de vitalité, conviction inébranlable en la légitimité de son "procès". Parfaitement immoral et "amoral", digne descendant des Romains, il vit intégralement dans un monde fondé sur le droit et ne peut imaginer de relations en dehors des normes et des juridictions. Le poète lyrique est par nature un être bisexué susceptible de dédoublement à l'infini, au nom de son dialogue intérieur. Nulle part ailleurs ne s'est manifesté de manière aussi éclatante cet "hermaphrodisme lyrique", si ce n'est en Villon. Quelle palette variées de duos enchanteurs : l'affligé et le consolateur, la mère et l'enfant, le juge et l'inculpé, le possédant et l'indigent !..
Toute sa vie le bien fascina Villon, comme le chant de la sirène, et fit de lui un voleur...et un poète. Secondé par une ironie mordante, il s'approprie,pauvre vagabondes choses hors de portée.
Les symbolistes français des temps modernes s'éprennent des objets en propriétaires. Peut-être que l' "âme des choses" ne serait après tout qu'un sentiment de propriétaire spiritualisé et annobli dans les laboratoires des générations successives. Villon était parfaitement conscient de l'âbime qui existe entre objet et sujet, et celui-ci se traduisait chez lui par l'impossibilité de posséder quoi que ce soit. La lune et autres "objets" neutres sont exclus sans retour de l'univers du poète. Par contre il s'anime sitôt qu'il est question de canards en sauce ou de félicités éternelles qu'il ne désespère jamais complètement de faire siennes. Risquant un oeil par le trou de la serrure,Villon dépeint un intérieur affriolant,dans le goût hollandais.
(Et nu à nu pour mieux des corps s'aiser,
Les vis tous deux,par un trou de mortaise :
Lors je connus que,pour deuil apaiser,
Il n'est trésor que de vivre à son aise.)
Les sympathies de Villon pour la lie de la société, pour tout ce qui est suspect et criminel, n'ont rien de démoniaque. La sinistre compagnie à laquelle il eut tôt fait de se mêler si intimement comblait sa nature féminine, par son vif tempérament et son puissant rythme de vie, toute chose qu'il ne pouvait trouver dans d'autres couches de la société. Il faut entendre avec quel plaisir, dans "La ballade à la grosse Margot", Villon parle du métier de souteneur auquel, à l'évidence, il n'était pas étranger. "Quand viennent gens, je cours, et happe un pot..." Ni un féodalisme exsangue, ni la bourgeoisie naissante tentée par la fatuité et la lourdeur hollandaises, n'étaient en mesure de produire l'énorme capacité de dynamisme accumulée et concentrée comme par miracle en la personne de ce clerc parisien. Noir, sec et sans sourcils, efflanqué comme une chimère, avec sa tête de noisette grillée, selon ses propres termes, serrant une épée sous un habit d'étudiant à demi féminin, Villon vivait à Paris comme l'écureuil dans sa roue, sans connaître un instant de répit. Certes il ne lui déplaisait pas d'être ce petit animal carnassier et efflanqué, tout comme il tenait à son pelage défraîchi.
"N'ai-je pas bien fait,Garnier,écrivait-il à son procureur,de me soustraire à la potence,que vous en semble de mon appel ? Quel animal aurait su ainsi s'en tirer sans mal ? " (...)



©Mayelasveta pour la traduction