18.6.10

Le proces du baron Ungern von Sternberg











tunique du baron Ungern

(quelque part en Russie)



Протокол № 55а постановления Политбюро ЦЕКА РКП от 27.VII.[19]21 года

Опрошены по телефону члены Политбюро : тт. Ленин, Троцкий, Каменев, Зиновьев, Молотов, Сталин <...>
Слушали : 29 августа с.г. 2. О предании суду Унгерна (телеграмма Предсибревкома, предложение т. Ленина)
Постановили : Предложение принять : "Обратить на это дело побольше внимания, добиться проверки солидности обвинения и в случае, если доказанность полнейшая, в чем, по-видимому, нельзя сомневаться, то устроить публичный суд, провести его с максимальной скоростью и расстрелять"<...>
Пп. секретарь Цека В. Молотов
С подлинным верно : Е. Шерлина (подпись)
РГАСПИ, Ф.17, от. 3, д. 195. л. 1.


(...)
Ont été questionnés par téléphone les membres suivants du Bureau Politique :
les camarades Lénine, Trotsky, Kamenev, Zinovev, Molotov, Staline <...>
Rapport : le 29 août (...) au sujet de la présentation devant un tribunal d'Ungern (télégramme du pdt du comité sibérien Smirnov, proposition du camarade Lénine)
Statué : la proposition suivante est acceptée :
" Accorder la plus extrème attention à cette affaire, confirmer la solidité des accusations, et dans le cas où les preuves seraient établies, ce dont on ne peut douter, organiser un procès public, l'instruire le plus vite possible, et fusiller." (...)

Compte-rendu de l'interrogatoire du prisonnier de guerre le Général Baron Ungern, commandant de la Division de Cavalerie Asiatique. 4 septembre 1921Roman Féodorovitch Ungern von Sternberg, agé de 34 ans, est issu d'une famille noble de la province estonienne (fils d'un propriétaire foncier de l'ile de Dago). Durant son enfance il réside à l'étranger ; jeune homme, sortant du corps des Cadets, il s'engage dans la guerre contre le Japon où il obtient le grade de caporal. Il entre ensuite à l'Ecole du Génie Militaire de Pétrograd qu'il quitte après quelques semaines pour l'Ecole des Cadets de Paul I-er, après quoi il intégre en qualité d'officier le 1-er régiment d'Argounst. Pendant la guerre contre les Allemands il est affecté au régiment de Narchinst de la Division de Cavalerie d'Oussourisk. Il obtient la Croix de Saint Georges après les combats en Prusse. En 1917, sous le gouvernement de Kérensky, (...) un tribunal militaire de campagne le condamne à 3 ans d'emprisonnement pour avoir rossé un adjudant, mais la révolution survient et il ne purge pas sa peine. Il quitte alors la région du front pour la Transbaikalie, zone de l'ataman Sémionov qui le charge de former la Division de Cavalerie Etrangère. Là, il bataille avec les Partisans, recevant ponctuellement des instructions de Sémionov. Le noyau de la Division Etrangère était constitué de Kharatchini, de Bouriates et de Chinois. Il obtint le grade de colonel, puis de général. En 1920, il veut aller en Autriche, sa terre natale, mais n'obtient pas le visa. Ungern considère son passage en Mongolie comme le fruit du hasard, du destin. A l'autômne 1920, Sémionov a établi un plan d'attaque de Verkhneoudinsk, et plus loin à l'ouest. Ungern avait pour mission de franchir avec sa division la chaîne de montagnes de Yablonoby et d'attaquer Troitskossavsk. En route il perdit une partie de ses soldats et dût abandonner ses canons. Quittant le secteur d'Akchinsky, Ungern apprend que Sémionov a été chassé de Tchita et il décide alors de ne pas marcher sur Troiskossavsk mais de se diriger vers la Mongolie. A ce moment il disposait de 800 hommes. (...)
Pénétrant dans le pays, Ungern décida de combattre les Chinois qu'il considérait comme des révolutionnaires (...). Son principal objectif est l'unification de tous les peuples mongols sous la direction du Khan de Mandchourie. L'idée fixe d'Ungern est de bâtir un immense état nomade en Asie Centrale, du fleuve Amour à la Mer Caspienne. (...) Le concept de base est que la race jaune doit "réveiller", puis vaincre la race blanche. Dans son esprit il n'y a pas de "péril jaune", mais un "péril blanc" dont la civilisation est un facteur de décomposition pour l'humanité toute entière. Il considère que la race jaune est plus vivace (...) et sa victoire sur la blanche souhaitable, inévitable même. Dans cette optique, Ungern ne considérait pas les Chinois comme ses ennemis et combattit en Mongolie seulement les Chinois révolutionnaires. Pour attirer l'attention des masses jaunes et des nomades d'Asie sur ses plans il envoya des lettres au gouvernement de Pékin, aux princes de Dioubedsky, au Dalai-Lama tibétain et à d'autres. Mais il n'obtint aucune réponse. Sémionov désapprouvait ces plans. (...) Le succès de ses actions contre les Chinois s'explique selon lui par le ralliement des Mongols-Tchakhar et d'autres peuplades de Mongolie de l'est et, d'autre part, par le manque de combativité des régiments chinois. Il place le soldat chinois au-dessus de son officier.(...) Ayant libéré Ourga des Chinois, il laissa toutes libertés aux Mongols pour créer leur état alors que lui-même partit vers le front de Kalgansky (...). Ungern ne se mêla pas des affaires intérieures mongoles et il portait un regard ironique sur le gouvernement mongol. Bien qu'il disposa de tous les moyens nécessaires, il justifie sa non-ingérence par un désinvolte "aucune envie".
Avec le Bogdo Khan ils se rencontrèrent 2-3 fois mais Ungern ne lui fit pas connaître ses plans en vue de l'édification d'un état nomade, le considérant comme un figure subalterne incapable de concevoir un grand dessein. Il compte pour nul le rôle joué par le Bogdo dans la formation de l'état mongol et suppose que les ministres agissaient en son nom et signaient eux-mêmes les directives. Après que fut porté un dernier coup décisif aux Chinois près de Tchoiryn-Soumé, Ungern jugea qu'il pouvait, et même qu'il devait rentrer à Ourga pour préparer la lutte contre la Russie soviétique.(...) A Ourga il met la main sur 200 000 roubles-argent qui le rendirent indépendant et lui permirent de continuer le combat. A ce moment il disposait de 66 sotnia, soit 4 - 5 000 hommes, il ne sait plus exactement, en majorité des Mongols, Tchakhar et autres, et quelques sotnia de Russes. Il justifie les éxécutions parmi la population d'Ourga, et particulièrement les Juifs qu'il juge responsables de la révolution par la nécessité de se débarrasser d'éléments nocifs. Toutes les éxécutions se faisaient avec son accord et étaient organisées par Sipailo. Il éliminaient tous ceux soupçonnés "d'incivilités", ainsi que leurs familles, enfants en bas âge inclus, pour ne pas "laisser la queue", selon ses propres termes.(...
)
En mai (...), laissant 100 hommes sur le front de Kalgansky, après avoir unifié tous les Gardes Blancs mongols il part avec le restant et pénètre en territoire soviétique. Usant de la force, il s'allie les détachements de Casagrandi, Choubine, Toubanov, Kazantsev et Kaigorodov. Il écrivit aussi à Annenkov et Bakine mais ne reçut pas de réponse et en raison des grandes distances ne put les rallier à lui. Pour conférer plus d'impact à sa marche il diffusa l'ordre №15, rédigé par le commandant d'état-major Ivanosky et par le professeur Ossendovsky. Ungern se plaint que ce texte ne fasse pas mention du point principal relatif à l'expansion de la race jaune. D'après lui, il en est question quelque part dans les Saintes Ecritures, mais ils ne purent trouver le passage. La race blanche, unie, montée sur des vaisseaux et des chariots de feu, doit marcher vers la jaune. Il y a une confrontation et la jaune l'emporte. Puis vient Mikhael. Ungern dément avoir à l'esprit Romanov quand il parle de Mikhael, et dit ne pas savoir qui est ce Mikhael des Ecritures. A la question " Qui lui a donné les pleins pouvoirs pour commander à tous ces détachements ?", il répond que le droit est du côté du plus fort et écarte catégoriquement toute intervention, sous quelques formes que ce fut, de Sémionov et des alliés (Occidentaux et Japonais) (...) Il dément également avoir eu des liens avec les Blancs de Russie.(...) Il explique l'échec de son plan par le manque d'informations dont il disposait sur la Russie ainsi que par les fautes des commandant qui n'auraient pas exécuté ses ordres.(...) Après sa capture, il suppose qu'il n'y a aura plus personne pour réaliser ses plans, et qu'en Mongolie ne subsisteront que quelques petits régiments. Il explique ainsi les chiffres 1290 et 1330, mentionnés à la fin de l'ordre №15 : 1290 jours doivent s'écouler entre la date du décret fermant les églises et le jour de la bataille, et 1330 jours jusqu'à la victoire sur les Bolchéviks.(...) Il ne sait rien des tentatives du Japon de s'emparer de la Mongolie (...) Il émet l'hypothèse qu'il y aura une guerre, inévitable, entre le Japon et l'amérique au cours de laquelle l'Angleterre se rangera aux côtés du Japon.(...) Il ne peut concevoir un gouvernement populaire en Russie et est fermement convaincu que le pouvoir ira inévitablement aux Juifs, les Slaves étant incapables d'édifier un état et les seuls gens capables en Russie sont les Juifs. Selon lui le peuple russe dégénère, physiquement et moralement, et cela conduira à sa disparition. A la question : "Quel regard portez-vous sur le communisme ?" il répond : " A sa façon c'est une religion; beaucoup de religion se passent de Dieu, et en particulier les religions orientales qui, si vous les connaissez, édictent des préceptes de vie et définissent la forme que doit prendre l'état. Ce que Lénine a fondé, c'est une religion. Je ne peux croire que les gens se battent pour leur patrie martyrisée. Non, on se bat toujours au nom de la foi."



Interrogatoire de Roman F. Ungern du 7 septembre 1921 [ville de Novonikolaevske (Novossibirsk ndlr)]
sont présents : les camarades Tchoutskaev, Davidof, Afanassiev, Mouline, Bejanov, Belejev et Pavlounovsky.
(...)
Afanassiev : - Vous voulez dire que l'attaque de la Russie s'imposa d'elle-même ?
Bejanov : - Lors de l'attaque de Troiskossavsk, vos détachements et ceux de Rézoukhine agissaient-ils séparément ?
Ungern : - Non, mais j'avais de très mauvais chevaux et je suis parti au sud. Les plans étaient synchronisés mais les actions furent retardées.
Bejanov : - Et quand vous avez attaqué Troitskossavk, saviez-vous que des troupes de Rézoukhine s'en allaient ?
Ungern : - Non, je n'avais pas de renseignements. Je n'allais pas sur Troitskossavsk mais sur Kiarta.
Davidof : - Comment expliquez-vous que le contact fut perdu ?
Ungern : - En raison des distance immenses, les émissaires ne peuvent arriver à temps.
Bejanov : - Vous voulez dire que vous n'utilisiez que des courriers à cheval ?
Ungern : - Oui.
Bejanov : - Après l'attaque de Troitskossavsk vous étiez au courant que les Rouges se dirigeaient vers Ourga. Comment le saviez-vous ?
Ungern : - Quand on est contrarié, on agit. (...)
Afanassiev : - Sur quoi se fondait une telle certitude ? Quand vous occupiez Ourga cela ne vous inquiétait pas, mais ensuite vous dites nous allons attaquer au plus vite ? Vous trouvez que nos troupes sont peu combattives mais affirmez que quand quelqu'un est contrarié il passe à l'action... D'où la question : Pourquoi abandonnez-vous Ourga malgré sa forte valeur symbolique.
Ungern : - Certes, mais je ne me sentais pas ferme sur mes positions. De plus, Ourga avait perdu de son prestige politique. Si nous avions eu de grands succès en Russie soviétique, alors le pouvoir dans la ville se serait consolidé de lui-même. Mais là, je sentais qu'ils (les Mongols ndlr) allaient passer dans l'autre camp.
Bejanov : - Qu'est-ce-à-dire dans l'autre camp ?
Ungern : - Dans le camp soviétique.
Davidof : - Et comment expliquer cette perte d'autorité à Ourga ?
Ungern : - Les gens veulent manger, avant tout.( ...)
Bejanov : - Quand vous êtes concentré dans la région de Baroun-Dzassaka et apprenez qu'Ourga est tombée, vous ne songez pas à y retourner ?
Ungern : - Non, je savais par avance qu'ils allaient passer à l'ennemi. C'était beaucoup plus avantageux pour eux...Tous les plans étaient par-terre.(...)
Davidof : - Disposiez-vous d'une radio ?
Ungern : - Oui.
Davidof : - Elle émettait ou c'était seulement un récepteur ?
Ungern : - Les deux. (...)
Davidof : - Vous avez essayé d'émettre ?
Ungern : - J'aurais aimé, mais je ne l'ai pas fait.
Davidof : - Pourquoi ?
Ungern : - Parce que les conséquences sont désastreuses...Pas spécialement désastreuses en fait, mais nombreuses, tout le monde se met à commander.
Davidof : - Pourquoi n'avez-vous pas tenté de communiquer avec Tchita, ou Irkoutsk ?
Ungern : - Si je l'avais fait, les Mongols se seraient mis à discuter avec les Chinois, alors je l'ai cachée.
Davidof : - A qui appartenez-t-elle ?
Ungern : - La question ne se posait pas. Je la gardais.(...)
Afanassiev : - Vous aviez dans vos rangs des Russes, des Mongols, des Bouriates. Qu'est-ce-qui les faisait tenir tous ensembles ?
Ungern : - La discipline.
Afanassiev : - Vous avez déclaré qu'étaient représentées environ 16 "nationalités"; parmi eux des groupes aux caractéristiques très différentes dont seulement un petit noyau de Russes qui peut-être étaient motivés par une idée , mais qu'est-ce qui stimulait les autres ?
Ungern : - Leur psychologie n'est pas du tout la même que celle des blancs. Il place très haut la loyauté, la guerre est une histoire d'honneur et ils aiment le combat. Seulement de nos jours, ces 30 dernières années, on a imaginé pouvoir se battre au nom d'une idée. Obéir, c'est tout, et sans discussion.
Belejev : - On a l'impression que vous disposiez d'un encadrement. Pour les mesures punitives il y avait Sipailo. Rézoukhin était là aussi, et après il y a une masse où l'on se débauche, et encore les Mongols, et ces Japonais à la peau sombre... Y-avait-il un noyau de personnes réunies par leur passé, ou bien par le fait qu'ils ne pouvaient plus sans risques se rendre sur le territoire soviétique ?
Ungern : - Les choses se passaient ainsi : Je ne les différenciais pas de cette manière. Un type se présentait, alors on l'engageait et il pouvait monter en grade etc...Mais ceci ne fonctionne qu'avec les Russes; de tous les peuples le russe est le plus anti-militariste, et on ne peut le forcer à se battre que dans des situations sans issue, quand il lui faut bouffer.(...)
Belejev : - Selon vos intentions et conformément à votre idéologie, sans que celle-ci n'est jamais été, peut-être, clairement formulée, il était nécessaire de conquérir toute la Mongolie et même, cela parait évident, un territoire dans les limites de l'empire de Gengis Khan. Kaigorodov, Kazantsev se sont ralliés à vous; avec Bakitcha cela ne s'est pas fait. Que vont-il faire à présent, sur quoi peuvent-ils compter ?
Ungern : - Le sort en décidera. Les ordres sont des bouts de papier.
Belejev : - Vous ne croyez pas que le tour pris par votre destin va influer sur le leur ?
Ungern : - Moralement, oui.
Mouline : - Quel regard portiez-vous sur l'Armée Rouge avant de la connaitre ?
Ungern : - Je la voyais pire que cela.
Mouline : - Et d'après vous, quelles sont les raisons de l'échec de l'attaque de Troitskossavsk ?
Ungern : - D'abord, je ne voulais pas attaquer Troitskossavsk.
Belejev : - Quelles indications fournissent les soldats de l'Armée Rouge ?
Ungern : - Au début aucunes, mais une fois qu'ils sont au milieu des leurs, ils se laissent aller.
Belejev : - Quel regard portez-vous sur les partisans de Sémionov ? (...)
Ungern : - Sémionov a entrepris quelque chose d'authentique et il avait très bien débuté, mais après, tout un groupe de bons-à-rien s'est infiltré, des espèces de lâches se sont mis à l'entourer et à lui brouiller l'esprit. Parmi eux impossible de trouver un type correct.

" Le procès est fixé à 12 heures le 15 septembre (1921) dans le parc Sosnovka. Longtemps avant l'ouverture on se presse dans le parc. Le théâtre où doit se dérouler le procès est rempli. Une majorité d'hommes. Avant tout des ouvriers et des gardes rouges. Beaucoup d'agitation.(...)

début du procès :
Le tribunal révolutionnaire entre, tous se lèvent. Le président Oparin déclare la séance ouverte. Entre l'accusé. Ungern porte une tunique mongole jaune avec des épaulettes d'officier. Il est de grande taille, avec une barbe rousse et de grandes moustaches de cosaque. Il semble fatigué mais se tient bien droit. Il répond aux questions avec sincèrité, parle doucement et brièvement.

Interrogatoire d'Ungern :
Le président du tribunal pose les questions :
- A quel parti appartenez-vous ?
- A aucun.
- Quel était votre rang avant-guerre ?
- Adjudant-chef.
- Quel grade avez-vous obtenu de Sémionov ?
- Général.
- Citoyen Ungern, vous reconnaissez-vous coupable des chefs d'accusation ?
- Oui, à l'exception d'un seul : celui de collaboration avec les Japonais.
Le procureur général mène ensuite les débats :
Procureur : - Accusé, pourriez-vous nous en dire plus sur vos origines et sur la lignée des barons Ungern von Sternberg, allemands et baltes.
Ungern : - Je ne sais rien de tout cela.
Procureur : - N'y-a-t-il pas eu dans votre famille des personnages célèbres, en Estonie et sur la Baltique ?
Ungern : - En Estonie il y en eût.
Procureur : - A quand faites-vous remonter votre généalogie ?
Ungern : - A 1000 ans.
Procureur : - Comment vos aieuls se sont-ils illustrés au service de la Russie ?
Ungern : - 72 morts au combat !
Procureur : - Quand avez-vous servi chez Wrangel ?
Ungern : - Dans le premier régiment de Nertchinsk.
Procureur : - Savez-vous que dans certains documents il est écrit que vous souffrez du vice d'alcoolisme ? Avez-vous été condamné pour ivrognerie ?
Ungern : - Non.
Procureur : - Et pour quelles raisons vous a-t-on alors condamné ?
Ungern : - J'avais rossé l'adjudant-chef.
Procureur : - Pour quels motifs ?
Ungern : - Il ne s'était pas occupé du logement.
Procureur : - Vous avez souvent battu les gens ?
Ungern : - Rarement, mais cela est arrivé.
Procureur : - Pourquoi l'avez-vous battu, pas seulement à cause du logement ?
Ungern : - Je ne sais plus, il faisait nuit.
Nous apprenons ensuite qu'Ungern fut envoyé en 1917 à Vladivostok, puis à nouveau se rendit sur le front avec un régiment du Caucase, et qu'en octobre 1917 il se trouve à nouveau dans la région de Transbaikalie où Sémionov organise à ce moment ses détachements de Bouriates.(la suite demain)
(...)

Interrogatoire d'Ungern (suite)
Au moment de la formation du pouvoir soviétique Ungern se trouvait à Tchita, commençant dès le mois de décembre à mettre sur pieds des régiments pour lutter contre le pouvoir révolutionnaire et en faveur de la monarchie.
Procureur :- Y-a-t-il des points communs et des divergences entre votre démarche et celle de Sémionov ?
Ungern : - Oui. J'ai constitué une troupe pour défendre la monarchie, et Sémionov pour défendre l'Assemblée Constituante (de janv.18 ndlr). J'étais persuadé que l'Assemblée Constituante amènerait la monarchie.
A la question du procureur : "Que vouliez-vous institué, quel état ?", Ungern répond qu'il envisageait une dictature militaire.
Procureur : - Qu'entendez-vous par 'dictature militaire' ? "
Ungern : - Un commandement unique, et ce type de commandement débouche sur la monarchie.
L'accusé affirme par la suite qu'il servait Sémionov, et celui-ci Koltchak. Il considérait Sémionov comme son "chef", son supérieur hiérarchique.(...)
Procureur : - Avez-vous ordonné d'incendier des villages ?
Ungern : - Oui, les troupes agissaient selon mes ordres.
Procureur : - Quand vous vous dirigiez vers Menzou en détruisant villages et hâmeaux, étiez-vous au courant que l'on jetait les gens dans les roues, dans les puits, et que, de manière générale, ils subissaient des cruautés de caractère bestial ?
Ungern : - C'est faux.
(...)
Plus loin il apparait qu'Ungern, selon ses dires, n'incendiait que les villages de bolchéviques. Il assure que ces villages étaient inhabités, vides.
Procureur : - Où étaient passés les villageois ?
Ungern : - Ils s'étaient enfuis.
Procureur :- Ne croyez-vous pas que votre seul nom suffisait à les remplir d'effroi, et qu'ainsi ils s'enfuyaient à votre approche ?
Ungern : - C'est vraisemblable.
Procureur : - Quand Ourga fût prise, y-eût-il des meurtres, des pillages ?
Ungern : - Oui. Au début les soldats affrontaient les soldats, mais après les Mongols s'en prirent aux Chinois.
Procureur : - Avez-vous donné l'ordre d'arrêter toutes les perquisitions, sauf celles concernant les Juifs ?
Ungern : - Oui, j'ai déclaré tous les Juifs hors-la-loi.
Procureur : - Qui a ordonné de fusiller les membres du Central-Soyouz ?
Ungern : - Moi.
Procureur : - Pourquoi ?
Ungern : - Ils servaient le pouvoir soviétique.
Ensuite viennent des témoignages sur les exécutions en Mongolie et en Russie (...) Ungern déclare avoir autorisé l'exécution du prêtre Parniakov car celui-ci était le représentant d'un comité quelconque. A la question du procureur : "De quel comité ?", Ungern ne sût répondre précisément.
Procureur : - Saviez-vous que Sipailo spoliait et torturait les habitants, les battait avec un bambou jusqu'à les écorcher ?
Ungern :- J'étais au courant.
Procureur : - N'étiez-vous pas au courant qu'il s'emparait des biens et de l'argent de ceux qui lui tombaient entre les mains ?
Ungern : - Non.
Procureur : - Vous deviez l'être, car il volait pour remplir les caisses, et il fallait subvenir aux besoins de la troupe.
Ungern : - Possible.
Procureur : - Quelles peines autorisiez-vous ?
Ungern : - Exécution par balles et pendaison.
Procureur : - Et le bâton ?
Ungern : - Avec la population non, avec les soldats oui.
Procureur : - Jusqu'à combien de coups, et sur quelles parties du corps : sur les jambes ou bien sur tout le corps ?
Ungern : - Sur tout le corps, jusqu'à 100 coups de bâton.
Procureur : - Immobilisiez-vous les gens sur la glace ?
Ungern : - Oui, quand nous étions en expédition.
Procureur : - Et la population aussi ?
Ungern : - Non, seulement les soldats, ceux mis aux arrêts.
Procureur : - Et avec les femmes ?
Ungern : - Non.
Le procureur propose de lire une déposition d'Ungern quand celui-ci se rappelle qu'une femme avait été assise sur le feu.
Procureur : - Vous l'avez attachée sur le couvercle chauffé au rouge ?
Ungern : - Oui.
Procureur : - Ces mesures étaient-elles comme des punitions ou bien des tortures ?
Ungern : - Des punitions.
(...)
Plus loin il apparait qu'Ungern avait même établi un contact avec les Khounkhouz, leur proposant une action commune, selon ses mots, contre la Chine révolutionnaire. Il considère que la légende selon laquelle un "baron Ivan" viendrait libérer la Mongolie, le désigne.(...)
Procureur : - Vous avez écrit que l'internationale communiste a pris naissance il y a 3000 ans à Babylone, croyez-vous à cela ?
Ungern : - Toute l'Histoire le prouve.(...)
Procureur : - Ne trouvez-vous pas que votre "croisade" illustre de manière exemplaire le destin de toutes les aventures récentes menées au nom des mêmes idées, et n'estimez-vous pas que ce fut la dernière d'entre-elles ?
Ungern : - Oui, la dernière. Je suppose que c'était la dernière.
L'interrogatoire du procureur s'achève ici. A la question du tribunal, "A-t-il donné l'ordre d'éliminer tous les Rouges ainsi que tous ceux soupçonnés de sympathie envers eux ?", Ungern répond par l'affirmative.
(...)
paru dans "la Russie soviétique" (Novonikolaevsk), №200 (560), 17 septembre 1921. C.4.




"Je n'oublierai jamais la terrible inspection que nous avons dû subir en nous présentant au recrutement. Les minutes semblaient des siècles et nous étions tous au bord de la rupture nerveuse. Pour la première fois je vis le Baron et déjà, je ne regrettais pas de ne pas l'avoir rencontré plus tôt. Il était grand et maigre, avec le visage émacié de l'ascète. Il avait les yeux bleus aqueux, le regard fixe et pénétrant. Il disposait du don redoutable de lire dans les pensées. Une volonté de fer et une résolution sans failles animaient ses yeux jusqu'à un point relevant de la folie, du diabolique.(...) Il avait les mains anormalement longues et une petite tête logée entre deux larges épaules. Le front était large avec une horrible cicatrice, marque d'un coup de sabre, sous laquelle s'agitaient des veines rouges. Ses petites lèvres blanches étaient sévèrement fermées et de longues moustaches blondes retombaient en désordre sur un étroit menton. Un oeil était un peu plus haut que l'autre. Il portait un bonnet sale, une courte veste de soie chinoise couleur grenat, un pantalon militaire bleu foncé et de grandes bottes bouriates pour les longues équipées. Dans sa main droite il tenait son célèbre bambou, il n'avait pas d'autre arme.
Il fit lui-même l'inspection. Il s'arrêtait devant chacun séparément, le regardait fixement quelques secondes et ensuite hurlait : "Bon pour la troupe", "Retour au bercail", "Liquider". Tous les hommes ayant des défauts physiques furent fusillés.*(...)
Sorte de chevalier errant, de bandit, de par ses origines et ses manières, le Baron mena une vie entière, remplies d'aventures passionnantes et ininterrompues. Au début des années 20, avec ses croyances, inclinaisons, il était déjà comme un "vieux". S'il avait pu naître au Moyen-Age, sans doute serait-il devenu un guerrier célèbre, mais il n'y avait pas de place pour lui au 20-ème siècle. Son rêve de créer un empire en Asie centrale avec des hordes de nomades sous sa direction était d'un autre temps. Ses maîtres bouddhistes lui ayant enseigné la réincarnation, il était persuadé qu'en tuant de simples gens il leur rendait un service, car ils acquéraient ainsi une forme supérieure dans leur vie suivante. Toutes ces doctrines à propos d'un "homme supérieur" l'avaient rendu sans pitié, envers soi mais aussi les autres. On lui avait dit qu'il était le dieu de la guerre réincarné, (...) et dans son esprit déséquilibré il se prenait pour le sauveur du monde."
Д.Д. Алешин - D.D. Alechine, officier de Koltchak
*note de Kouzmine : d'autres récits contredisent cette description.

sources : "Le baron Ungern dans les documents et les mémoires", sphère Eurasia, Kouzmine 2004


wikipédia
les Mongols
la Mandchourie
ésotérisme
pictures
чёрный Барон
the "bloody" baron

12.6.10

Makhno, l'exil, 1921












"Le fameux bandit Makhno a traversé le 28 août la frontière bessarabienne près de Monastyrievka avec une bande de ses adhérents cherchant refuge sur un territoire qui de fait se trouve sous le pouvoir de la Roumanie. Ce bandit, chef de troupes de brigands, a commis de nombreux crimes sur le territoire de la Russie et de l'Ukraine, en incendiant et pillant les villages, en massacrant la population paisible et en lui extorquant les biens par les tortures. Voilà pourquoi les gouvernements russe et ukrainien adressent au gouvernement roumain la requête formelle de leur livrer comme des criminels ordinaires le chef de troupes de brigands mentionné avec ses complices."
recueil des documents officiels d'après les livres rouges ukrainiens, berlin, 1922

" J'ai bien reçu votre radio du 17 courant et je ne peux pas être d'accord ni avec sa forme, ni avec son contenu. Si des criminels ont réellement cherché refuge sur le territoire du royaume roumain vos autorités judiciaires peuvent réclamer que ces personnes soient livrées, et bien qu'il n'existe pas entre nos pays de convention à ce sujet, le gouvernement roumain pourrait tout de même, sur la base de réciprocité, donner suite à une pareille requête. Mais à cet effet il faudrait agir en conformité avec les normes du droit international, c.a.d, il faudrait envoyer un ordre d'arrestation émanant de l'institution judiciaire compétente invoquant les articles du code pénal applicables aux criminels. En outre, il fallait donner le signalement exact des criminels. Vu qu'il n'existe pas en Roumanie de peine de mort, il faut, en outre, que vous vous engagiez d'une façon formelle à ne pas appliquer la peine de mort aux personnes extradées. Quand ces conditions seront remplies, le gouvernement roumain examinera l'affaire du bandit Makhno et de ses complices, et décidera s'il y a lieu de donner suite à la demande d'extradition."
27 sept 1921
général Averesco, chef du gouvernement roumain

"La réponse donnée le 27 septembre par le chef de votre gouvernement, le général Averesco, sur notre demande de nous délivrer le bandit Makhno et les complices qui l'accompagnaient, représentait plutôt une déclaration de principe juridique qu'une communication de caractère pratique, et ne nous éclaircit pas sur la situation réelle de cette affaire. Cette déclaration ne contient même pas une confirmation de la présence de Makhno en Roumanie. Aussitôt que seront rassemblés les matériaux nécessaires et remplies les formes juridiques demandées par vous, on vous communiquera les résultats.
Cependant, les gouvernements russe et ukrainien considèrent que les procédures formelles n'ont qu'une importance secondaire et s'effacent entièrement devant le fait qu'une bande de criminels qui a terrorisé pendant longtemps la population paisible de l'Ukraine a trouvé refuge sous la protection du gouvernement roumain. La minutie juridique montrée dans ce cas par le gouvernement roumain n'a pas toujours été caractéristique de sa conduite, même lorsqu'il s'agissait des faits plus importants comme, par exemple, en ce qui concerne l'observation du traité." (l'union de la Bucovine et de la Bessarabie avec la Roumanie fut ratifiée à l'occasion de la Conférence de la Paix qui a abouti au traité de versailles (1919). Mais l'URSS ne reconnut pas ces traités et revendiqua la Bessarabie durant tout l'entre-deux guerres.wikipédia)
Чичерин Георгий Васильевич-Tchicherine Georgy vassilievitch (1872-1936)
carte animée -flash animation




" Le communisme auquel nous aspirions suppose qu'il y ait la liberté individuelle, l'égalité, l'auto-gestion, l'initiative, l'abondance...Nous avons exprimé nos idéaux dans nos "Déclarations". Nous avons eu la possibilité et nous avons essayé de construire une société sur des principes libertaires de non-violence, mais les Bolcheviks ne nous ont pas permis de la réaliser. Ils ont transformé la lutte des idées en lutte contre les hommes. Tout l'appareil étatique, hai par le peuple, avec ses fonctionnaires et ses prisons etc., non seulement n' a pas été liquidé, mais seulement réorganisé. Les bolcheviks ont proclamé la violence comme leur seul droit.
Les fondements de la société que les bolcheviks-communistes ont instaurée, après avoir éliminé tous les autres partis et tous leurs concurrents, n'ont rien en commun avec le communisme. Chez eux, c'est une secte fermée à demi-militaire de "soldats de Marx", avec une discipline aveugle et des prétentions à l'infaillibilité, sans contestation possible, se donnant pour but la création d'un état totalitaire sans libertés ni droits pour les citoyens, et qui propage un racisme idéologique original. Il partage les gens entre "les leurs" et "les autres". Beaucoup de ces aspects présentent un caractère absurde. Ils privent les travailleurs de toutes leurs illusions d'une vie meilleure, ils construisent une société policière, la plus misérable, la plus injuste, d'où sera exclue la joie du travail, de la création, de l'esprit d'initiative.
Leurs expérimentations n'auront pas de fin, ils se coopteront entre gens de même acabit, le pouvoir se répandra par générations de démagogues et dictateurs irresponsables. Ils règneront et, au moyen des prisons et de la contrainte, ils obligeront les travailleurs à s'échiner pour un verre de lait caillé...ils détruiront tout et élimineront tous ceux qui ne seront pas au gré du parti ou en accord idéologiquement...Ils développeront un système astronomique de châtiments...Les gens ne penseront plus qu'à survivre dans ces conditions effroyables d'anéantissement. Mais cela ne saurait durer éternellement. Le renforcement du pouvoir amènera inéluctablement à la rupture complète tant morale que d'idées entre le personnel de commandement et les travailleurs...Camarades ! Soyez vigilants, ne jetez pas les armes, elle vous serviront bientôt de nouveau ! Ne faites pas confiance aux bolcheviks ! Nous nous séparons avec le sentiment du devoir révolutionnaire accompli. Vivent la solidarité et l'union des travailleurs ! Vive la troisième révolution sociale ! Merci à vous tous pour tout !
17 juillet 1921
Nestor Makhno (1888-1934)

traductions de
A.Skirda


J'aurais dit qu'au plus profond de son être il était et restait un paysan ukrainien. Ce n'était nullement un homme insouciant, au contraire, et il avait une âme de paysan économe et connaissait parfaitement la vie de la campagne et les espoirs de ses habitants. Lors de sa prime jeunesse, il devint révolutionnaire et terroriste, reflétant ainsi l'esprit dominant de son époque et de son milieu - il était fils d'une famille nombreuse très pauvre d'ouvriers agricoles. Avec quelques amis ils se mirent à fabriquer des bombes dans le même récipient dans lequel sa mère brassait de la pâte. Quelle ne fut l'horreur de sa mère quand elle vit exploser le récipient et sauter hors du four.
Peu après cet incident tragi-comique, le jeune Makhno commit un attentat contre un fonctionnaire de police local et fut condamné à mort. Mais il n'a que dix-sept ans et grâce aux démarches de sa mère la condamnation est commuée en emprisonnement à vie. Ainsi il resta dans la prison de Boutyrka jusqu'à la révolution de 1917. Boutyrka était à cette époque une sorte d'université révolutionnaire. Souvent de tout jeunes hommes y entraient ignorant tout des théories révolutionnaires et c'est en prison auprés de camarades plus agés et d'intellectuels qu'ils acquéraient les bases qui leur manquaient. Makhno aussi apprit beaucoup en prison, mais ayant un caractère peu conciliant, il fut constamment en lutte contre les autorités et se retrouva souvent au cachôt, ce qui l'aigrit et l'endurcit encore plus. Il me semble qu'à Boutyrka il développa une certaine dose d'hostilité envers les intellectuels [constatant comme ceux-ci pouvaient sympathiser avec leurs geôliers (A.Skirda)] tout en ayant une vraie soif de savoir, une estime pour celui-ci.
Ida Mett, Paris, fev.48

3.6.10

la traversée des glaces










La traversée des glaces à travers les plaines, montagnes, steppes et champs sibériens débuta les premiers jours d'octobre 1919 quand plusieurs dizaines de milliers de soldats, cosaques et officiers, battirent en retraite vers l'est à partir des rives du Tobol.

Le problème urgent était l'évacuation d'Omsk, capitale du pouvoir blanc. Certains décidèrent de fuir, d'autres de se battre jusqu'au dernier. Aux premiers jours de novembre, alors que la panique se répandait, on releva le commandement, ce qui accrût encore le désarroi général. Vers le 5 novembre, devant Irtych, non loin d'Omsk, s'agglutinaient des milliers de wagons et de chariots ainsi que d'innombrables pièces d'artillerie. Au même moment, les troupes battant en retraite se rapprochaient. Il devint évident qu'on ne pourrait tenir la position sur le fleuve Irtych. L'évacuation d'Omsk, rapide et à la limite de l'anarchie, commença.(...)

Le 14 novembre au matin, Omsk fut prise. Dans la ville, les bolchéviks mirent la main sur une quantité colossale d'équipement militaire. A partir de ce moment débuta la ruée vers l'est. Les circonstances catastrophiques annulèrent tous les plans, toute stratégie. (...) Une furieuse lutte pour la survie qui ne se cachait plus. Derrière menaçait l'Armée Rouge, devant il pouvait y avoir les embuscades, et les attaques des innombrables partisans rouges de Sibérie. Le danger venait de partout. Des signes alarmants apparurent quant au comportement de nos anciens alliés dans la lutte contre les bolchéviks : les Tchèques, Polonais, Roumains, Serbes, ne souhaitaient à présent qu'une chose : sortir de Sibérie, à tous prix. Le danger se cachait même parmi les rangs des Blancs : espérant la clémence des Rouges, certaines troupes arrêtèrent ou même tuèrent leurs officiers avant de passer du côté des bolchéviks. Aucun des participants de la traversée, qu'il fut militaire ou civil, ne pouvait dire qu'il s'échapperait de cet enfer peuplé de dangers de toutes sortes. Il faut noter que le drame de cette retraite était exacerbé par la rigueur du climat sibérien ainsi que par la mauvaise nourriture et le typhus, ces compagnons de route des catastrophes humaines. On ne pouvait bien sûr compter sur les communications ferroviaires. Près de Novo-Nikolaievska, par la faute de la Légion polonaise, il y eut un embouteillage de trains et de wagons sur une centaine de verstes, les uns bloqués derrières les autres comme un ruban compact. Les locomotives refroidirent, les wagons et les téplouchki(wagons de marchandises équipés pour le transport des troupes) n'étaient plus chauffés. Le froid mordant saisit ses victimes...

L'armée blanche en déroute se dirigeait à l'est avec les moyens du bord : à pieds, en traineaux, ou à cheval. Elle était à présent encombrée par les non-combattants, les familles d'officiers et de soldats, ainsi que les simples réfugiés civils, tous fuyant les bolcheviks. On comptait plusieurs centaines de mille de personnes. Le ravitaillement se faisait en chemin, car seules quelques troupes purent emporter des réserves provenant des entrepôts d'Omsk. La steppe abondante et fertile de Barabine avec sa grande population à majoritée paysanne ne suffirent pas toujours à nourrir ces centaines de milliers de personnes ainsi que leurs chevaux.Pour les arrières-garde ce fut encore plus difficile : quand ils arrivaient dans les villages, tout avait déjà été la plupart du temps consommé, jusqu'à la chaume des toits par les chevaux. Ceux qui avançaient sur les flancs, sur des chemins écartés, s'en sortaient mieux que ceux du centre le long de la voie ferrée. Le jour, c'était encore tenable, mais à la tombée de la nuit se levait le redoutable vent des steppes. Les chevaux tremblaient, les soldats se figeaient..Seul un petit nombre possédait des habits chauds, des bottes de feutre et des moufles. Les vestes fourrées des soldats sur lesquelles ils revêtaient leurs manteaux les protégeaient mal du froid sibérien. Les nuits, par centaines on s'agglutinait dans les isbas chauffées ; souvent on dormait debout, ou bien assis sur un autre endormi. Mais une nuit au chaud était une exception et le reste du temps on se rassemblait autour d'un bivouac à ciel ouvert. Les oreilles, les nez, les mains et les jambes gelaient. Aux stations il fallait se défaire de centaines de personnes et les installer dans les trains sanitaires. Mais quand ces trains s'arrêtaient de fonctionner ou bien tout simplement restaient à leur places, les malades alors mourraient de froid, partant vers un autre monde loin de la cruauté des luttes humaines.. On mourrait de froid dans la solitude ou bien par groupes entiers, s'endormant pour toujours autour du feu qui s'essoufflait.. A l'approche d'Oba se produisirent des rebellions parmi les garnisons de Novo-Nikolaievska, Tomsk, Krasnoyarck, Irkoutsk. Cela, ajouté au passage d'officiers blancs du côté des Rouges, ne fit qu'aggraver la tragédie de l'armée ds Volontaires. Le 20 décembre dans la Taiga, eut lieu une bataille dans une station près de Tomsk, entre les légionnaires polonais et les Rouges qui les poursuivaient. A cet endroit les trains polonais étaient devant et bloquaient la voie aux trains russes, essentiellement des trains sanitaires. Du côté des Polonais il y avait le 1-er régiment, de cavalerie et blindé. Au bout de deux heures la bataille se termina aux dépens des Polonais : ils perdirent deux trains blindés et un grand nombre d'hommes (...).

Beaucoup se précipitèrent vers les restes du convoi polonais qui s'éloignait, mais sur les plates-formes des wagons, avec leurs baionnettes, des sentinelles empêchaient quiconque de monter. Selon les témoignages se jouèrent ici des scènes de cauchemar. Un vieux colonel que les Polonais avaient refusé d'embarquer avec sa famille sortit devant tout le monde son révolver et tua sa femme, sa fille, avant de retourner son arme contre lui. Une dame se jeta sous un train. Des blessés suppliaient de les achever, préférant mourir que d'avoir à supporter les tortures des Rouges. Car leur mot d'ordre était connu de tous : "Les soldats rentreront à la maison, les officiers et les volontaires entreront dans la tombe..." Une épidémie de suicides accompagna la retraite des Blancs tout au long du trajet.

Dans la région de Tomsk, le groupe pénétra dans la Sibérie profonde, et les difficultés redoublèrent. Tous les canons furent pris dans l'épaisse couche de neige de la Taiga. Il semble que seuls ceux d'Ijevsk et de Votkinsky, héros de la campagne de glace, purent charrier leur équipement jusqu'au bout. Les restes de la 3-ème armée de l'amiral Koltchak eurent à franchir la taiga de Scheglovsky. Une percée d'environ cent-vingt verstes ( une verste=1077 mètres) sans un point de ravitaillement.(...) Au jour suivant, les cochers désemparés prirent l'initiative de défaire les attelages et enfourchèrent leurs chevaux, laissant à leur sort les femmes malades avec leurs enfants. Les plaintes, les hurlements et les pleurs des abandonnés n'arrêtèrent pas les cavaliers dont la propre souffrance étouffaient tout compassion envers les autres.(...)

A Atchincke, le commandement reçut des renseignements détaillés sur le coup d'état de Krasnoyarsk, la rebellion de la garnison et la formation d'un gouvernement "paysan".
Le courageux général Kappel ordonna :
"- nous dévions vers le fleuve Iénisséi, nous ouvrirons la voie par la force s'il le faut." C'était la fin de la retraite vers l'Est, et le début de l'entrée dans "l'Est". Difficile de retranscrire toutes les péripéties des affrontements avec les Rouges à l'approche de Krasnoyarsk.(...) Beaucoup de Blancs perdirent la vie au combat, quelques uns furent faits prisonniers..Il y eut des éléments qui, bravant le risque qu'ils prenaient, de leur propre gré se dirigèrent vers les Rouges, s'offrant à la clémence des vainqueurs. Il ne fut pas donné à tous d'être héroique jusqu'au bout. Les principales formations du général Kappel purent éviter Krasnoyarsk par le nord et se retrouvèrent à l'embouchure du Kana, affluent du fleuve Iénisséi. Il fallut résoudre le problème suivant : vers où se diriger, quel chemin prendre pour rejoindre à nouveau la voie principale de chemin de fer ? Le haut-commandement décida d'avancer sur le Kana gelé et de le remonter jusqu'à l'endroit où il croise la voie de chemin de fer, c'est-à-dire jusqu'à la ville de Kanska. Certains trouvaient cela risqué et se séparèrent du gros de l'armée, partant plus haut vers le nord, en aval de l'Iénisséi. Le détachement du général Perkhourov et du colonel Casagrandi partirent vers le nord en suivant le fleuve Taceeba, et celui du général Soukine partit vers le fleuve Angar. Le général Petrov dans son livre "De la Volga à l'Océan Pacifique aux côtés des Blancs" nous décrit le trajet sur le Kana de la sorte : "..au crépuscule on descendit sur la glace : le fleuve était large, les rives escarpées, la forêt alentour dense et compacte comme nous n'en avions jamais vue : un feuillage d'une épaisseur extraordinaire dont la cîme touchait le ciel : elle était là, la taiga impénétrable. Au centre de ce vallon boisé sillonait le fleuve. Et dans ce corridor, on ne pouvait aller qu'à l'est, virer à gauche ou à droite était impossible. Nous fîmes deux-trois verstes sans problèmes.(...) Mais ensuite nous stoppîmes devant un spectacle inquiétant : l'eau passait sur la glace. Nous ne comprenions pas. Ou bien la glace cédait sous le poids, ou bien le fleuve n'avait pas gelé correctement ; impossible de le savoir, la nuit tombait déjà, et un brouillard givré se diffusa. Tout pris une allure fantastique. Aller à pieds sur une telle glace était irréaliste, même si la glace tenait. Beaucoup avaient leurs bottes trempées. On envoya alors des cavaliers et puis on les attendit quelques heures qui parurent une éternité. Sur la rive, à l'abri dans les huttes, on alluma les feux. Le général Kappel nous rejoint et s'intéresse aux conversations : " Continuer ou s'en retourner ?" Il fut sur le point de donner l'ordre aux cavaliers de Boytsekhovsk de revenir, mais l'espoir que cette eau sur la glace n'était qu'accidentelle l'arrêta. Les renseignements dirent que l'on pouvait passer : l'eau n'était qu'en surface. Il fallait seulement étirer notre colonne. Le jour se leva incidemment, piquant, glacé. Le froid auquel nous n'étions pas habitués transperçait les vêtements les plus épais. Combien ont eu le nez gelé ! Tout le jour nous avançions ou bien sur la glace ou bien dans l'eau qui la recouvre, faisant des pauses. On nourrit les chevaux, allume les feux, décongèle des bouts de pain.(...) Puis à nouveau la nuit. A chaque fois des tragédies. Les traineaux, aux endroits humides, sont bloqués et se recouvrent de neige qui gèle immédiatement, et ils deviennent lourds. Il faut casser la glace. Quand on doit faire une halte dans un emplacement humide, alors ils gèlent complètement et les chevaux ne peuvent plus du tout les tirer. Beaucoup de chevaux sont déjà à bout, tiennent à peine sur leurs jambes, se couchent pour ne plus se relever. (...) Au cours de la traversée de glace le général Kappel eut les jambes gelées, fut saisi par un refroidissement et ne put plus commander. Le général Boitsekhovsk prit la relève.

Venant de Kanska, l'armée blanche dût donner l'assaut à la ville d'Irkoutsk, où les Rouges qui avaient pris la ville avec le soutien tacite des Tchécoslovaques avaient concentré leurs forces dans le but de couper la route des Blancs. Liquidant sans pitié quelques groupes de partisans rouges sur leur passage, les Kappeletsi, comme on les appelait à présent, arrivèrent le 28 janvier 1920 en vue du riche bourg commerçant de Touloun, dans le district d'Irkoutsk. C'est là qu'ils apprirent la mort de leur héroique meneur,le général Kappel, victime du froid sur le fleuve Kan. Les Rouges d'Irkoutsk, inquiets du mouvement des Blancs vers l'Est, envoyèrent à la station Zima un fort régiment de 4000 hommes, mais composé à la hâte des partisans les plus rétifs du pouvoir soviétique ; parmi eux une majorité d'ouvriers des mines de Tcheremkhovsk. Le 2 février à la station Zima eut lieu l'affrontement. Ils furent battus à plate couture, et peu d'entre eux survécurent à cet rude bataille. La voie vers Irkoutsk était ouverte. Le général Boitsekhovsky qui avait engagé des pourparlers avec les Rouges d'Irkoutsk acceptait d'éviter la ville à la condition que les membres du gouvernement suprême de l'amiral Koltchak, trahis, livrés aux Rouges et emprisonnés à Irkoutsk, leur fussent remis sous protection des régiments étrangers, ainsi qu'une part des réserves d'or saisis par les bolchéviks et une quantité suffisante de vêtements et de nourriture prélevés sur les stocks de la ville. Ces pourparlers ne menèrent à rien et on apprit bientôt que la Légion tchèque exigeait qu'Irkoutsk soit laissée à l'écart des combats. Dans la nuit du 7 février les troupes blanches se trouvaient à deux pas d'Irkoutsk. Et cette même nuit, un peu avant le lever du soleil, aux confins de la ville, Koltchak fut exécuté par les bourreaux des Rouges. Les bolcheviks, pressés, otaient ainsi aux Blancs un de leurs prétexte pour envahir la capitale de la Sibérie de l'est. Et ainsi, les 7 et 8 février, l'armée passa à côté d'Irkoutsk. Le 9 elle était sur les rives du Baikal.

" - Il n'y avait plus de routes, se rappelle le capitaine K., un ouragan soufflait sur le Baikal, et on sentait que sous la glace s'agitait une terrible mer, prête à n'importe quel moment à rompre la couche de glace. Avec une grande prudence on passa par-dessus quelques fissures sur lesquelles on avait posé des planches. (...) On tomba sur un groupe éperdu - leur charette immobilisée sur la glace, deux chevaux de l'attelage étaient tombés. Sur la charette, recouverts de neige et à moitié congelés, des soldats encore vivants. " - Frères, soyez miséricordieux, achevez-nous, nous gelons !" En silence nous les dépassîmes.

Combien y en eut-il comme cela pendant notre traversée ? Tout autour l'obscurité, le silence, le vide...Et soudain, un feu, loin, loin...C'était la station.(...) et dans celle-ci des soldats japonais, les seuls des alliés à être encore amicaux avec les Blancs. dans la seconde moitié de février 1920, l'armée en déroute entra à Chita, capitale du district Zabaikal (l'après-Baikal).
La traversée des glaces dura cinq mois. Seuls les plus forts, les plus fermes et endurcis, les plus farouches adversaires des communistes atteignirent Chita.
source-источник : Серебренников Иван Иннокентьевич (1881-?) - Ivan I. Serebrennikov



" La santé et la vie de chaque participant à cette traversée perdirent toute importance. Personne ne prêtait attention à ceux qui étaient tombés, qui s'arrêtaient et mouraient de froid. Dans ces circonstances affreuses, chacun était seul avec son endurance propre, ses seules défenses.
Ne pas tenir signifiait périr, et personne n'attendait d'aide des autres, ni de compassion. Ceux qui manquait de trempe ou simplement de force physique se rendirent immédiatement au cruel adversaire ; mais ceux à l'âme trempée restaient tendus dans leur effort et allaient sans interruption toujours plus à l'est.(...) Quelques historiens de la traversée sibérienne accusent les Tchèques et les régiments polonais de n'avoir pas aidé l'armée russe (...) mais pouvait-on exiger des Tchèques et des Polonais qu'ils soient "plus russes que les Russes" ? Bien sûr que non. Les Tchèques virent bien les mésententes à l'intérieur du haut-commandement où se livraient des guerres intestines, mais aussi comment ce même commandement s'opposait aux autorités militaires tchèques. Parmi eux beaucoup s'affligeaient de ces désordres (...)
A côté de la question tchèque, il y eut un autre élément important dont on ne tira profit, et qu'on écarta même criminellement, méprisamment. Ici, directement et sans accuser personne, il nous faut parler du rôle que pouvait et qu'aurait dû jouer le Japon.
De petite taille, surgissant d'on ne sait où, avec de grandes lunettes "américaines" serties d'écailles de tortue, le ministre des Affaires Etrangères Soukine "dominait" la politique extrèmement subtile de la ville d'Omsk. De derrière ces lunettes roses, ce ministre- Kлопеныш lorgnait avec une grande méfiance la grande puissance orientale, et mettait en garde tous ses collègues de cabinet contre toute entente, "déraisonnable", avec le Japon.
"- l'Amérique et l'Europe nous ont reconnus et ils nous soutiennent. Pas un pouce de terre russe pour les Japonais.-" Voilà un exemple, un mot d'ordre, du ministre des Affaires Etrangères du malheureux gouvernement suprême de l'amiral Koltchak.
"- En contrepartiede son aide le Japon exige presque la moitié de la Sibérie.." jugeaient les « profonds »diplomates d’Omsk.(…)
Devant la délégation de Janin, commandant des forces étrangères sur le territoire russe, les ministres faisaient des courbettes à s'en briser le dos, mais n’accordaient pas un regard au général Foukouda, dont un seul ordre clair et direct (…) aurait pu renverser toute la situation en Sibérie (…).
Comme l’a montré par la suite la lutte contre les Bolchéviks au-delà du Baikal, sur l’Amour et puis la côte pacifique, ces mêmes Japonais eurent constamment de lourdes pertes en officiers et soldats dans les combats, et malgré cela jamais n’exigèrent en retour un pouce de la terre russe.
(…)
Les Japonais connaissaient parfaitement les finesses et arcanes de la diplomatie locale, mais comme ils ne recherchaient pour eux aucun avantage aux dépens du peuple russe, ils ne virent aucune nécessité à mettre au service de la ville leurs talents de samourai.
source-источник : Клерже Г.И, "Ледяной поход"
G.I. Clerget, "La traversée des glaces"
dans "La révolution et la guerre civile", Munkden 1932.

©traduction-V.Deyveaux